News

Entrapprendre

Depuis plusieurs années, l’éducation à l’entrepreneuriat connaît un écho grandissant dans bon nombre de pays. Il n’est donc pas étonnant de voir des organisations supranationales (Union européenne, OCDE, UNESCO) s’y intéresser et prôner une intégration de l’entrepreneuriat dans nos systèmes éducatifs, tous niveaux confondus. En Belgique, l’intérêt des jeunes pour l’entrepreneuriat est réel et des dispositifs existent, bien que notre culture entrepreneuriale, elle, fait pâle figure en comparaison à d’autres continents du globe, tels que l’Asie et l’Amérique.

Avant d’expliquer pourquoi notre enseignement devrait accorder une attention particulière à l’entrepreneuriat, arrêtons-nous un instant sur les chiffres ; exercice bien utile pour cerner le rapport qu’entretient le Belge avec l’entrepreneuriat.

Ce que nous apprennent les statistiques
  1. Un rapport du Global Entrepreneurship Monitor révèle que près de 55% des Belges estiment que l’entrepreneuriat est « un bon choix de carrière ». Une étude Eurobaromètre de la Commission européenne indique, elle, que plus d’1 Belge sur 2 (environ 55%) considère qu’un entrepreneur est quelqu’un qui exploite le travail d’autrui.
  2. Une étude menée conjointement par l’UCM, Unizo et le Bureau Graydon, rapporte la création d’un peu plus de 100.000 entreprises en 2018. Pris seul, il s’agit d’un record, tout simplement. Mais l’analyse plus fine de cette donnée dévoile un tableau moins reluisant qu’il n’y parait : la Région wallonne est bien en retard, en matière de création d’entreprises, en comparaison à ses homologues de la Région bruxelloise et flamande.
  3. Une étude réalisée par Amway Global Entrepreneurship rapporte que 37% des Belges sont enclins à créer leur petite entreprise et que moins de 1 Belge sur 2 estime que notre système éducatif soutient adéquatement les démarches entrepreneuriales.
Les données susmentionnées démontrent l’existence d’un vivier entrepreneurial dans notre plat pays, mais invitent à tempérer notre enthousiasme compte tenu des obstacles persistants que sont les disparités régionales, les balbutiements de notre système éducatif et surtout, le déficit de culture entrepreneuriale. Pour pallier ces faiblesses, il importe que l’éducation à l’entrepreneuriat soit favorisée et encouragée, du plus jeune âge au sortir des études supérieures. Pour le jeune, les enjeux sont de taille. 

Le premier enjeu est en fait assez logique et trouve sa source dans le contexte économique. L’entrepreneuriat réduirait le chômage persistant dans nos contrées, en particulier chez les jeunes (Bruxelles compte près de 20% de jeunes de moins de 25 ans au chômage), et soutiendrait la compétitivité et la croissance. Toutefois, il convient de rappeler que l’entrepreneuriat ne représente qu’une réponse parcellaire à la problématique du chômage et il doit être inévitablement complété par d’autres mesures.  

Le second enjeu trouve sa source dans l’impact de l’éducation à l’entrepreneuriat sur les mentalités et les comportements du jeune. Ici, il n’est pas question d’un intérêt purement économique, mais plutôt du développement de compétences générales ou de soft skills. Par exemple, l’OCDE parle de sens de l’initiative, de créativité, d’autonomie et de travail d’équipe pour l’étudiant et de l’émancipation (empowerment) qui résulteraient de cet enseignement. Dans cette optique, l’apprentissage de ces compétences est bénéfique tant pour le futur entrepreneur que pour le futur salarié. Dit autrement, pour reprendre les termes de Caroline Verzat et Olivier Toutain, il s’agit de « préparer les jeunes à une trajectoire professionnelle non linéaire dans un contexte d’incertitude économique et d’évolution permanente ».

Pointer ce qui est imparfait ne signifie pas que rien n’est fait

On l’a dit, des dispositifs existent et font leurs preuves. De quoi envisager l’avenir avec optimisme et sérénité ? Au niveau belge quelques bonnes pratiques sont à souligner. D’abord, depuis 2015, le statut d’ « étudiants-entrepreneurs » permet à un jeune, qui étudie dans un établissement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de combiner vie entrepreneuriale et études en bénéficiant notamment de conditions fiscales et sociales avantageuses. Selon des chiffres d’octobre 2019, quasiment 8000 jeunes ont été séduits par l’initiative et ont sauté le pas, c’est dire le succès ! D’ailleurs, pour soutenir le dispositif susmentionné, la Région wallonne finance cinq incubateurs situés partout sur le territoire francophone. Ceux-ci offrent un ensemble de services bien utiles aux étudiants souhaitant mettre sur pied leurs projets. Ensuite, les établissements d’enseignement supérieur peuvent désormais faire le choix d’intégrer, au sein de leur cursus, des programmes abordant spécifiquement l’entrepreneuriat. Outre les accompagnements déjà existants, Solvay et l’UCL proposent des mineures en entrepreneuriat (environ 30 crédits durant le bachelier), tandis que HEC, en Cité ardente, propose un master de spécialisation destiné aux jeunes diplômés. N’est-ce pas là une preuve que les lignes bougent ? Outre ces deux points, soulignons aussi la création, depuis 2013 d’environ 200 spin-off universitaires dans des domaines aussi variés que les TIC, la technologie médicale ou les biotechnologies. Au niveau européen, en plus du plan d’action « Entrepreneuriat 2020 » impulsé en 2013 et qui témoigne d’une réelle prise de conscience de l’UE du potentiel de l’entrepreneuriat et de son souhait d’en faire une priorité ; on peut également citer le programme « Erasmus pour les jeunes entrepreneurs ». 

Dans un monde idéal, ce qui changerait

Et si nous réformions, de fond en comble, notre système éducatif ? Dans la mesure du possible, l’on compléterait les cours traditionnels par des cours participatifs et interactifs qui conféreraient aux jeunes la liberté et pousseraient à l’innovation, à la créativité et à la collaboration. Sans pour autant abandonner la théorie, ces cours miseraient davantage sur la pédagogie active, l’apprentissage sur le terrain et la dynamique de projets. L’école jouerait pleinement son rôle d’émancipateur. Pour sûr, cela passerait par un changement culturel des établissements d’enseignement supérieur et d’une prise de conscience du corps professoral et du rectorat de l’intérêt hautement formateur que représente l’entrepreneuriat. 

Et si, comme le fait ce professeur de HEC-ULiège, nous enseignions l’échec, a fortiori quand il s’agit de l’entrepreneuriat. L’échec entrepreneurial ne serait plus considéré comme étant une tare, tout comme ne l’est pas la faillite ; des stigmatisations pourtant profondément et injustement ancrées dans notre société. Agir de la sorte contribuerait aussi à casser les préjugés trop souvent évoqués sur le monde entrepreneurial.  

Et si l’entrepreneuriat n’était plus uniquement rattaché aux filières de gestion et d’économique. Les facultés artistiques, sociales et littéraires seraient plus particulièrement visées, en gardant à l’esprit que l’éducation à l’entrepreneuriat, outre la dimension pratico-pratique qu’elle sous-tendrait, formerait des étudiants, avec tout ce que ça implique en matière de soft skills, et pas seulement des entrepreneurs en devenir.

Antoine Dutry
Fédération des étudiants Libéraux

Pour la bibliographie de cet article voir ici.

Author


Avatar