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Une alternative historique aux populismes ?

Les « nouvelles relèves » de l’Entre-deux-guerres

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les États européens et leurs alliés réalisent toute l’ampleur et l’horreur du conflit. Selon les archives compilées des différents belligérants, le bilan humain du conflit est estimé à plus de 20 millions de morts et 21 millions de blessés toutes nations confondues. Si les pertes militaires sont colossales (environ 9,7 millions de morts), les victimes civiles sont encore plus nombreuses (plus de 10 millions). Dans l’esprit des témoins et survivants de cette boucherie, une chose paraît sûre :  ce sera la Der des Der ! Les États et leurs populations décimées souhaitent tirer les leçons de cette expérience traumatisante.

Alors que nous venons de célébrer le centenaire de la Grande Guerre, l’année 2020 inaugure à présent le souvenir séculaire de la période dite de l’Entre-deux-guerres. Ce riche moment historique s’étendant de 1919 à 1939 voit défiler l’insouciance des Années folles, explosion culturelle, artistique, mais aussi idéologique, avant de sombrer dans la Grande dépression post crise économique de 1929, prélude aux nouvelles hostilités du XXe siècle.

La présente contribution souhaite offrir au lecteur une première approche historique du phénomène dit de « nouvelles relèves » qui se développe au cours des années 1920 et se concrétise la décennie suivante. Cette thématique s’attache particulièrement au groupe social de la jeunesse qui s’épanouit, s’interroge, se révolte, se réinvente dans l’ombre des échecs de leurs ainés. Les générations d’après-guerre sont en quête de nouvelles voies dans un espace de libre expression idéologique à construire entre les montées en puissance du fascisme et du communisme. La notion plurielle de populisme est donc en filigrane de cet article, mais son utilisation se veut prudente, ce terme relevant davantage de l’anachronisme pour la période analysée.

Notre propos souhaite partir du postulat historiographique établi par les contemporanéistes Olivier Dard et Didier Deschamps : la crise des années 1930 voit la naissance de groupements de jeunes non conformistes se posant comme « relèves » d’élites politiques et intellectuelles défaillantes. Il convient de préciser que ce phénomène est avant tout une expérience européenne commune, partagée par la plupart des pays qui composent l’Union actuelle à la manière de protomouvements européistes qui trouveront leur concrétisation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, les contraintes de cet article nous feront privilégier le cas belge francophone.

Nous définirons dans un premier temps la notion de « nouvelles relèves » dans son contexte historique avant de nous pencher sur quelques exemples concrets de mouvements, leurs relations avec la doctrine libérale et l’attrait pour les populismes naissants. Enfin, la postérité et l’actualité de ce phénomène nous intéresseront particulièrement. 

L’origine historique de la génération des « nouvelles relèves » 

Olivier Dard, professeur d’histoire politique à la Sorbonne, utilise le terme de « nouvelles relèves » pour la première fois en 2002 dans son ouvrage référence Le rendez-vous manqué des relèves des années 30. Il s’agit de mettre un nom sur « l’esprit des années 30 » et le « non-conformisme » qui règne alors. La difficulté pour les historiens est d’abord de définir l’appartenance ou non d’un jeune intellectuel à un mouvement non conformiste, c’est-à-dire se situant au-delà des clivages politico-idéologiques communément admis (à savoir, les clivages droite/gauche, libéral/social, mais aussi fasciste/communiste). Précisons que la notion de « non-conformisme » semble être une spécificité lexicale française, la notion n’ayant pas d’équivalent dans d’autres langues. Le terme de « relève » est donc préféré par l’historiographie pour désigner la volonté de figures incarnées par les jeunes, agrégées en groupements souvent instables, de proposer et de mettre en œuvre des projets afin de sortir la société d’un malaise ou d’une crise. Les projets et idéologies portées par ces « relèves » sont décrits et analysés différemment sur le plan des causes, d’où une diversité voire une opposition entre les solutions proposées.  

En effet, la Première Guerre mondiale a permis la naissance de nouvelles idéologies qui ont séduit une jeunesse traumatisée par le conflit et le sacrifice de ses ainés. Animée d’un sentiment de révolte exacerbé par la révolution russe de 1919, elle se dresse contre ces adultes qui ont failli. La jeunesse est donc placée au 1er plan pour son rôle potentiel dans la direction des États et Sociétés et de par sa volonté de trouver une voie entre les démocraties libérales inefficaces et les alternatives autoritaires, voire totalitaires (fascistes ou communistes). Il est à noter que l’un des objectifs de la recherche historienne sur cette thématique est de montrer que les jeunes cherchent ces 3e voies dans un cadre européen malgré la diversité des réponses entre les différents mouvements.

Revenons en 1918 : le modèle politique de la démocratie libérale moderne semble être le grand vainqueur de la guerre face aux régimes autoritaires austro-hongrois, allemand et russe, symboles d’un ordre passé révolu. Le parlementarisme s’installe durablement partout à l’exception de la Russie se revendiquant du marxisme. Les anciennes minorités nationales libérées du joug des empires centraux forment de nouveaux États fondés sur le suffrage universel comme les Républiques de Pologne ou de Tchécoslovaquie et les monarchies constitutionnelles de Roumanie et Yougoslavie. Les assemblées s’ouvrent à de nouvelles catégories sociales et se veulent représentatives avec l’arrivée d’élus issus des classes ouvrières et paysannes. 

Pourtant cette victoire de la démocratie reste fragile. Les populations n’ont pas encore acquis la pratique du régime parlementaire et, encore majoritairement illettrées, ne peuvent encore efficacement participer à la vie politique. Les peuples européens sont la proie facile des démagogues et élites locales qui orientent habilement leurs votes. La démocratie libérale est tiraillée pendant l’entre-deux-guerres entre le bolchévisme à gauche et, à droite, par les mouvements à tendance autoritaire. Et puis, l’idéologie même du libéralisme économique est mise à mal. L’opposition entre « nouveaux riches » et « nouveaux pauvres » se cristallise dans les sociétés d’après-guerre. Certains groupes sociaux ont en effet profité du conflit pour s’enrichir, notamment par la spéculation, tels que banquiers, commerçants, industriels et gros fermiers. En face, ceux qui ont tout perdu lors de la guerre, dont les très nombreux anciens combattants, sont réduits à un état d’appauvrissement alarmant malgré les sacrifices consentis. L’État libéral a failli, y compris pour la petite bourgeoisie et les classes moyennes dont les intérêts n’ont pas été protégés par le système. L’ensemble de ces déçus formeront l’essentiel de la clientèle électorale des partis populistes de cette période à l’instar du nazisme en Allemagne et du fascisme de Mussolini dès 1922. 

Dans cette configuration bien sombre, quelle place pour la Jeunesse ? Comment les nouvelles générations d’élites intellectuelles souhaitent-elles reconfigurer le paysage politique ?

Les nouvelles relèves en Belgique francophone et leur portée européenne

Les « nouvelles relèves » en Belgique francophone sont particulièrement prolifiques et concernent toutes les tendances idéologiques avec un point commun fondamental : l’européisme. Elles s’illustrent particulièrement dans l’étroite relation et les réseaux qui se mettent en place entre la Jeunesse belge et, notamment, la Jeunesse française des années 1930. L’orientation paneuropéenne de ces jeunes belges est analysée par l’historienne Geneviève Duchenne de l’Institut d’études européennes de l’UCL. L’une des spécificités de ces groupements réside dans le fait qu’ils sont tournés vers l’extérieur, ouverts aux autres États européens dans une perspective supranationale. De fait, alors que les « nouvelles relèves » des autres pays sont plutôt centrées sur les préoccupations internes et la dénonciation des élites locales, la génération belge de milieux surtout francophones est porteuse de projets de rénovation de la société nationale et d’unification européenne.  

Dans un État déjà largement pilarisé par les enjeux confessionnels, sociaux et bientôt linguistiques, les jeunes relèves du Royaume s’inscrivent déjà aux marges des trois partis traditionnels belges. Elles sont explicitement décrites dans un article intitulé « Jeunesses Politiques », rédigé par l’avocat Henry Van Leynseele dans le quotidien libéral bruxellois l’Etoile belge en 1931. Les Jeunes Catholiques constituent alors le « groupement le plus homogène, très antilibéral, œuvrant dans le sens d’une réaction conservatrice malgré son sens profond de l’État ». Il s’agit du mouvement le plus influent et actif dans les années 1930. Les Jeunes Socialistes, quant à eux, « apportent à la défense de leurs idées, une très grande générosité d’âme, un sens exact des réalités européennes et une objectivité qui donnent intellectuellement la mesure de leurs talents », malgré la concurrence croissante du communisme. Enfin, Les Jeunes Libéraux  « se haussant vers l’internationalisme, restent toutefois attentifs aux intérêts de la Belgique » : il est certain que l’antilibéralisme ambiant qui caractérise la plupart des « nouvelles relèves » européennes de l’entre-deux guerre empêche le développement et la réforme de la doctrine, laissant le champ libre aux courants plus autoritaires et totalitaires. 

L’origine de ces nouvelles relèves est donc essentiellement étudiante. Elles se rejoignent dans leur rêve d’un nouvel ordre européen au sein duquel la Belgique aurait une place de choix. Les milieux les plus réactifs sont le fruit de l’opposition entre avocats issus de l’Université Libre de Bruxelles pour la frange progressiste des jeunes étudiants belges face aux avocats de l’Université Catholique de Louvain pour les réactionnaires, bien que la cloison entre les deux ne soit pas hermétique.

L’une des caractéristiques essentielles de ce vivier de jeunes intellectuels, responsable de son succès international, est son ouverture aux échanges et transferts : il se caractérise par une circulation de ses membres et de ses idées dans les rencontres internationales de jeunes dans chacun des pays européens. L’exemple le plus probant de la richesse de ces réseaux est la création de revues comme Esprit en 1932 par Emmanuel Mounier et Ordre Nouveau en 1933 en France. Elles sont le fait de la mouvance chrétienne et du courant personnaliste, voie médiane humaniste entre capitalisme libéral et marxisme, selon lequel l’individu doit redevenir priorité absolue pour des institutions politiques déshumanisantes. L’engagement de ces jeunes est de trouver le juste équilibre entre universalisme et individualisme.

Cette tendance se transpose et se synthétise en Belgique avec la revue Esprit Nouveau qui émancipe les jeunes catholiques du giron tout puissant du Parti majoritaire du Royaume, en se développant dans l’ombre de l’aile démocrate chrétienne. Sans rencontrer le succès politique escompté, les jeunes gravitant autour d’Esprit Nouveau contribuent à la défaite électorale des catholiques en 1936 et fournissent le creuset intellectuel pour le PSC de l’après-guerre. Une partie non négligeable des « nouvelles relèves » chrétiennes belges sombrent néanmoins dans les thèses populistes en développant une idéologie prônant un pouvoir fort, une économie dirigée, un retour du corporatisme professionnel tout en affirmant paradoxalement s’opposer au fascisme italien et au nazisme.

Autre mouvance qui prospère au sein des « nouvelles relèves », le phénomène « Jeune Droite » européenne s’épanouit par le biais de personnalités charismatiques. Pour le cas belge, le rexisme de Léon Degrelle en est la parfaite illustration. Inspiré de l’Action française de Charles Maurras, cette tendance se dresse contre le système politique existant en partageant l’idée que l’avenir appartient à la jeunesse, seule capable de mener à bien la régénération nécessaire de la société belge. Proche des jeunes droites nationales françaises, le mouvement tend à se radicaliser en se rapprochant progressivement des thèses totalitaires des années 1930 jusqu’à opter pour la collaboration complète avec le régime nazi lors de la Deuxième Guerre mondiale.

La figure historique d’Alexandre Marc, philosophe français, cofondateur d’Esprit et Ordre Nouveau, et théoricien du fédéralisme européen alors âgé d’une vingtaine d’années, joue un rôle essentiel dans les échanges et la complicité des « nouvelles relèves » à l’échelle  européenne : c’est par son action que les milieux non conformistes français établissent une étroite collaboration avec les jeunes intellectuels belges. Face aux périls « populistes » des années 1930, cette génération prend conscience du potentiel d’une Belgique « plaque tournante » de l’Europe, et son rôle central dans un dispositif d’unification des États comme outil de lutte contre les autoritarismes et totalitarismes qui gagnent en puissance. 

Pourtant, certains mouvements de jeunes à portée européenne n’échappent pas aux tentations des populismes ambiants des années 1930. C’est notamment le cas de l’Union Jeune Europe : née à Genève dans la prolongation du plan Briand, elle obtient un grand succès en Belgique auprès des « nouvelles relèves »  dès 1932. Ce mouvement milite pour un organisme fédéral central européen disposant d’un pouvoir législatif et exécutif tout en conservant une autonomie absolue pour les politiques intérieures. Ces prémices d’une conscience européenne commune de la jeunesse belge est avant-gardiste : cette pensée encore embryonnaire pourra s’exprimer pleinement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque cette jeunesse aura atteint l’âge adulte et occupera des fonctions politiques lui permettant de concrétiser ces espoirs. Toutefois, pour le cas de l’Union Jeune Europe, la souveraineté nationale reste primordiale. Pour cette raison notamment, elle se radicalisera quelques années plus tard en se laissant séduire par le modèle de l’Allemagne fascisante, avec pour conséquence de perdre son audience et de disparaitre dès 1936. 

Globalement, ces « nouvelles relèves » ne parviennent pas à s’imposer dans le paysage politique européen ni à se faire entendre de leurs ainés. Pour beaucoup d’entre elles, la solution à cette absence de visibilité est d’opérer un rapprochement avec les tendances idéologiques populistes qu’elles tentaient initialement de dénoncer. Les jeunes qui refusent d’adhérer aux thèses fascistes ou marxistes ne réussissent pas à se fédérer et leurs divisions permettront aux nouveaux régimes des années 1930 de prospérer. Il faut remarquer que la jeunesse libérale est en retrait durant cette période de crise, l’anticapitalisme ambiant et les groupements bruyants de droites radicales l’empêchant de faire entendre pleinement sa voix. La corrélation entre la faiblesse des jeunes relèves libérales de l’entre-deux-guerres et la montée en puissance des populismes est assez révélatrice et mériterait une analyse plus minutieuse de l’historiographie. Il faudra patienter le lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour voir s’épanouir les thèses néo-libérales de cette jeunesse.

Quelle postérité pour le phénomène de « nouvelles relèves » ?

Les « nouvelles relèves » de l’entre-deux-guerres sont l’illustration historique de l’existence d’alternatives aux populismes traditionnels, en l’occurrence fascismes et communismes des années 1930. Puisant sa force dans une jeunesse déçue de l’attitude passive de ses ainés dans un monde en crise, ce phénomène démontre qu’il existe pourtant d’autres voies, d’autres modèles de société que les réponses simplistes développées par les extrêmes de l’échiquier politique. La génération actuelle de jeunes, tant en Belgique qu’à l’échelle européenne, se trouve dans une position d’incertitudes et de tentations similaires à leurs homologues du siècle dernier. Si les questions sociales et le nationalisme restent d’actualité, d’autres enjeux majeurs sont venus compléter le tableau. Ainsi, la problématique climatique couplée à la révolution digitale et aux violences terroristes reconfigurent le paysage politique global. De nouveaux populismes fleurissent selon le même leitmotiv de remise en cause d’élites politiques et intellectuelles défaillantes. 

Dans ce contexte, la jeunesse actuelle doit elle aussi développer de nouvelles voies pour éviter l’écueil des populistes contemporains, incarnés notamment par les partis qualifiés d’extrême-droite et d’extrême-gauche.  
Dans une perspective strictement électoraliste, la jeunesse est une cible prioritaire, car elle représente les forces vives et l’avenir d’un État. D’une certaine manière, la survie de nos démocraties libérales dépend avant tout du choix politique des nouvelles générations. Ce choix se manifeste notamment par le vote au suffrage universel, mais aussi par un véritable engagement militant. L’éveil politique de la Jeunesse est certes un objet de recherche à part entière. Toutefois, certaines tendances et actualités plaident en faveur d’une implication accrue et visible des jeunes, particulièrement au niveau européen. Rappelons les manifestations durables en faveur du climat ces derniers mois, toutes tendances idéologiques confondues. En Belgique, les récentes élections locales et fédérales ont porté au pouvoir des représentants de la Jeunesse. Au sein même des partis traditionnels, la voix des jeunes est entendue avec l’arrivée de nouvelles figures à l’instar de la nouvelle présidence du Mouvement Réformateur incarnée par Georges-Louis Bouchez selon un processus de démocratie interne.

Ces divers éléments contribuent à soulever l’hypothèse d’un phénomène contemporain de « nouvelles relèves ». Face à des élites considérées comme défaillantes en raison de leurs échecs écologiques, économiques et géopolitiques, les générations actuelles semblent plus enclines à proposer de nouveaux modèles de société fondés sur la bonne gouvernance, la transparence, le développement durable, le progrès technologique… dans un contexte globalisé. De manière similaire à l’entre-deux-guerres, ces potentielles nouvelles relèves se construisent essentiellement au sein de groupements politiques internes aux organes idéologiques traditionnels. Cette contribution elle-même s’inscrit dans la mouvance libérale tout en souhaitant lui transmettre le point de vue et le potentiel de sa jeunesse.

Enfin, n’oublions pas également les leçons qui doivent être tirées de l’expérience des « nouvelles relèves » de l’entre-deux-guerres. Sans appui de ses ainés et accaparée par les préoccupations et conséquences des dernières crises (chômage, éducation, conditions de vie, nationalismes…), la Jeunesse des années 1930 n’a pas su convertir les espoirs de renouveau démocratique placés en elle. Elle a manqué son « rendez-vous » avec demain au profit du conformisme populiste de l’époque. Aujourd’hui, sans verser dans l’anachronisme, la Jeunesse et ses « nouvelles relèves » doivent répondre présentes. Les populismes gangrènent chaque régime démocratique et libéral du globe, séduisant de plus en plus les primovotants. L’un des éléments de réponse à cette problématique réside nécessairement dans la capacité de remise en question et de renouvellement des élites politiques et intellectuelles. Qui peut être acteur du renouveau démocratique sinon les jeunes relèves de demain ? 

Pour la bibliographie de cet article voir ici.

Mike Dheur

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