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L’atelier Constant-Berger, un (re)ancrage local

Lancé officiellement en septembre 2019, l’atelier Constant-Berger est le fruit d’une longue réflexion portée par deux jeunes, Adeline Constant et Léandre Berger. Installée dans le Pays de Herve, à une vingtaine de kilomètres de Liège, l’entreprise cherche avant tout à jouer un rôle sociétal. Rencontre avec sa cofondatrice, Adeline Constant.


Adrien Pauly : Qu’est-ce que l’Atelier Constant-Berger et que fabrique-t-il ?

Adeline Constant : Nous sommes une société anonyme installée à Battice, dans le Pays de Herve. En premier lieu, nous fabriquons du jus durant la saison locale des fruits qui s’étend de septembre à mi-novembre. Le pressage se fait à façon, c’est-à-dire que ce sont des personnes qui amènent leurs fruits et qui repartent avec leur jus, particuliers comme professionnels. Nous avions l’idée de faire participer les gens au pressage, mais c’est impossible au vu de la technicité des machines et du temps d’activité de l’entreprise. Le jus est ensuite pasteurisé puis mis en bouteille ou en baging box que les clients viennent rechercher.

Ils peuvent bien entendu réutiliser leurs propres bouteilles et nous sommes actuellement en train de réfléchir à investir dans une laveuse pour être le plus respectueux de l’environnement possible. Pour que l’impact écologique d’une bouteille en verre soit moindre qu’une bouteille en plastique, il faut qu’elle soit utilisée 20 fois. C’est beaucoup pour un client utilisant ses propres bouteilles.

Nous avons également lancé tout récemment une activité de distillation pour fabriquer du peket ¹ et bientôt une activité de cidrerie. La production d’alcool de fruits se fera en fonction de la saison de ces derniers.

AP : Qu’en est-il de votre propre production ?

AC : À côté de ce service aux particuliers et professionnels, nous avons notre propre production, avec toutefois une particularité. Nous n’utilisons que des fruits issus d’arbres de haute tige, qui ont une qualité gustative supérieure et qui sont des espèces indigènes, donc plus résistantes aux maladies de notre région. Dès lors, ces variétés n’ont pas besoin de subir de pulvérisation d’insecticides. L’inconvénient est que, tant qu’elles ne sont pas à maturité, ces variétés sont moins productives que celles de basse tige. Il faut 60 ans avant qu’une variété de hautes-tiges arrive à maturité et 8 à 10 ans pour que sa production commence à devenir économiquement rentable.

Mais nous touchons là à la philosophie de notre projet. Notre objectif est de mettre réellement en valeur le terroir de la région, car le Pays de Herve est historiquement producteur de fruits de qualité. Afin d’augmenter la production alimentaire dans les années ’60, les agriculteurs ont reçu des subventions pour détruire les vergers et augmenter ainsi la taille des parcelles et industrialiser les récoltes. Aujourd’hui, c’est tout le contraire, on subventionne la plantation d’arbres et cela est déroutant pour eux. Nous voulons les amener à planter des arbres de haute tige pour leur acheter leur future production… dans 10 ans. Nous sommes conscients que c’est un investissement à long terme ! Pour y parvenir, nous les mettons en relation avec un expert en plantation afin de les conseiller dans leur choix. Par exemple, notre coach du VentureLab, qui dispose d’une grande parcelle dans la région, a accepté de se lancer dans l’aventure l’année prochaine en plantant des arbres sur 4 hectares de terrain en collaboration avec notre expert. 
AP : D’où est venue l’idée de démarrer ce projet ? 
AC : Avec Léandre, nous n’avions jamais pressé de fruits auparavant bien que dans ma famille, nous fabriquons du peket ¹ depuis 200 ans. Nos diplômes en poche et après avoir travaillé 2 ans et 1 an , nous avons voyagé pendant 1 année autour du monde. Ce voyage nous a ouvert les yeux sur cet héritage familial. 
À notre retour en Belgique, nous souhaitions créer une distillerie de genièvre, mais nous nous sommes rendu compte que cela serait difficile de se focaliser sur ce seul secteur d’activité, d’une part à cause des accises élevées sur l’alcool en Belgique, et d’autre part, parce que le genièvre est un produit qui n’est plus « à la mode ». En réalité, il l’est, mais sous une forme particulièr : le gin. Il y a donc un travail de communication supplémentaire à réaliser sur le produit pour qu’il soit « vendable ». De plus, pour diverses raisons, nous avons dû abandonner l’idée de reprendre l’entreprise. 
Par ailleurs, ma famille avait perdu le savoir-faire de distillation suite à l’industrialisation du secteur². Léandre a dès lors suivi une formation en distillation au musée du genièvre à Hasselt puis auprès de l’équivalent flamand de l’Ifapme, Fintra, pour pouvoir gérer nous-mêmes, du début à la fin, notre chaîne de production. Nous avons reçu au début du mois de février nos 2 alambics pour réaliser la fermentation de fruits et de céréales. Quant à moi, j’ai suivi une formation en jus de fruits à Annecy. 
AP : Quel est votre moteur pour avancer ? 
A C : Nous voulons que notre projet soit durable, qu’il profite aux hommes : nous voulons mettre à disposition des machines, du savoir-faire, transmettre cela. Toutes les externalités de notre projet doivent être positives. Les hommes peuvent faire leur propre jus, leur propre alcool en redécouvrant leur terroir et les variétés anciennes des fruits. Il y a aussi l’aspect écologique avec les arbres de haute tige et la création de biodiversité dans les parcelles. Notre projet n’est pas de créer une société commerciale afin de nous enrichir en quelques années. 
AP : Néanmoins vous en avez créé une…
AC : On nous a déjà fait cette remarque et nous constatons avec Léandre que l’on confond trop souvent la forme juridique d’une entreprise avec son esprit de gestion. Il n’est pas nécessaire de fonder une SCRL (Société Coopérative à Responsabilité Limitée) pour fonctionner avec un esprit de coopération. Notre entreprise est une SA (Société Anonyme), elle nous appartient, mais chaque fois que nous avons besoin d’avoir des référents techniques et/ou locaux, on les intègre au projet. Nous pouvons plus facilement et plus rapidement prendre des décisions que dans une coopérative où tout le monde doit être d’accord. 
Pour donner un exemple concret de la philosophie de notre projet, nous utilisons un circuit de distribution court, via des épiceries, des restaurants ainsi qu’une coopérative de consommateurs, tous locaux bien entendu. Nous n’utilisons pas les circuits de la grande distribution, même si ces derniers lancent depuis quelques années des rayons « produits locaux ». 
AP : Comment s’organisent vos vies d’entrepreneurs ?
AC : Nous avons conservé chacun un mi-temps dans une entreprise de la région en plus de nos mi-temps dans la nôtre. C’est nécessaire au lancement de l’activité, car nous avons un premier employé. Ayant tous les deux une formation d’ingénieur de gestion de l’Université de Liège, il nous manquait des compétences en agronomie et une connaissance du terroir, de l’ancrage local. L’objectif est que nous puissions nous rémunérer tous les trois dans un futur très proche.
De manière générale, je pense que lorsque l’on met beaucoup de sens dans son projet, comme c’est notre cas, les sacrifices, que ce soit pour nos salaires, notre temps ou notre vie relationnelle, sont acceptables. D’autant plus que nous pourrions avoir des vies professionnelles plus avantageuses de par notre formation, mais notre entreprise nous apporte bien plus que cela.
Par ailleurs, entreprendre quand on est jeune, cela permet aussi de ne pas démarrer avec trop de confort qui nous empêcherait de revenir en arrière. Renoncer à un salaire confortable et sécurisé est très difficile, d’autant plus lorsqu’on a une famille, un crédit et que l’on connaît le confort.
AP : Quel serait l’objectif final à atteindre pour votre entreprise ? 
AC : Ce ne serait pas d’augmenter les capacités de production du site et de vendre sans cesse plus. Notre projet ne peut fonctionner que dans un espace local, dans un rayon de 30 kilomètres. Nous voudrions le dupliquer ou répliquer d’autres régions, comme en Gaume par exemple où l’idée de replanter des arbres fruitiers se répand, notamment grâce à l’asbl Diversifruits.  
Adrien Pauly
Jeunes & Libres

¹ Nom local donné à l’alcool de genièvre.
² Après la Première Guerre mondiale, la production de vin de malt, base du peket, s’est faite majoritairement de manière industrielle. Les petites distilleries locales sont devenues progressivement liquoristes et assembleurs.

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