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Immigration et populisme en Europe

De la prépondérance croissante de l’opinion par rapport à la vérité.


Minuit sonne dans la nuit du 31 janvier au 1er février 2020. Un événement majeur provoque un antécédent politique sans pareil dans l’histoire de l’Union Européenne. Le retrait du Royaume-Uni de l’Europe des 27 est officialisé. C’est la première fois en 70 ans qu’un État-Membre quitte l’Union.

Cette saga politico-juridique du nom de Brexit commence plus précisément le 23 juin 2016 avec un référendum notoire et est ensuite ponctuée de plusieurs dates clés. Il y a d’abord le 29 mars 2017 où, seconde femme Première Ministre après Margaret Thatcher, Theresa May active l’article 50 du traité de Lisbonne sur l’Union Européenne, lançant officiellement les négociations entre le 10 Downing Street et l’équipe de négociateurs européens, Michel Barnier à sa tête. Après un plan de Brexit refusé plusieurs fois par les Européens ainsi que par le Parlement britannique (entre autres à cause de la frontière nord-irlandaise et le fameux back stop) et des reports successifs de la date d’entrée en vigueur du Brexit, Theresa May démissionne le 24 mai 2019. C’est un certain Boris Johnson (BoJo pour les intimes) qui, le 24 juillet 2019, lui succède à la tête du pouvoir exécutif. L’objectif ? Get Brexit done whatever means necessary. S’ensuivent des manoeuvres politiques douteuses dont une tentative de contournement du Parlement où Johnson tente de faire avaliser son deal par l’UE. Cette dernière accepte le 17 octobre 2019 lors d’un sommet européen mais BoJo n’est pas au bout de ses peines. Quelques jours plus tard, contraint par les députés britanniques, il demande à l’UE un report de l’application du Brexit du 31 octobre 2019 au 31 janvier 2020. Donald Tusk, le président du Conseil Européen, approuve cette demande. Des élections anticipées ont lieu au Royaume-Uni et renforcent à la fois les Conservateurs et le mandat de Boris Johnson pour concrétiser le Brexit. C’est donc au bout d’un processus marqué par la lenteur et l’incertitude politique que le Royaume-Uni sort de l’UE le 31 janvier 2020. À présent, le travail qu’il reste à mener est de déterminer quelle relation l’UE et le Royaume Uni veulent avoir dans un futur proche. Déjà, Boris Johnson annonce se montrer “sans concession” vis-à-vis de l’Union Européenne. Les nouvelles négociations risquent donc d’être houleuses. 

Au-delà des différentes réactions émotionnelles provoquées au quatre coins de l’Europe par la concrétisation du Brexit, une prise de recul est nécessaire afin de tirer des leçons en se posant la question suivante : comment en sommes-nous arrivés là ?

Il existe plusieurs éléments clés pouvant expliquer la victoire du “Oui” au référendum du 23 juin 2016. Pour en citer quelques-uns et de manière non-exhaustive, il y a, tout d’abord, la longue tradition nationale d’euroscepticisme au sein du paysage politique britannique notamment chez les Conservateurs. De plus, sont à noter une critique de l’establishment et des bureaucrates de Bruxelles ainsi qu’une frustration face à la mondialisation économique. On citera également une plus grande souveraineté nationale et une attitude particulièrement volatile des voteurs vis-à-vis de l’appartenance de leur pays au sein de l’Union Européenne. Pour terminer la liste des éléments clés pouvant expliquer la victoire du “Oui” au référendum du 23 juin 2016, il y a l’immigration qui est un des éléments qui nous intéresse le plus et qui sera développé en profondeur. Ce facteur a joué en faveur d’un des acteurs populistes principaux de cette campagne du Leave que fut le parti UKIP mené par le sulfureux Nigel Farage. Relativement méconnu jusqu’en 2010, sa notoriété  n’a cessé de croître depuis lors. C’est dans un contexte spécifique de crainte grandissante de l’opinion publique vis-à-vis d’importants flux migratoires, notamment de travailleurs venant d’Europe Centrale et de l’Est que UKIP s’est imposé comme parti principal dans le paysage politique britannique. En effet, comme le montre le rapport Brexit and the Impact of Immigration on the UK, le Royaume-Uni a connu une forte augmentation de son flux migratoire net, surtout après 2004 et l’admission de plusieurs pays de l’Europe de l’Est au sein de l’UE. Ainsi,  entre 1995 et 2015, le nombre de migrants européens a triplé, passant de 0.9 millions à 3.3 millions. La proportion de citoyens européens a augmenté alors de 1.5 % à 5.3 % du total de la population et formant 6.3 % de la population en âge de travailler. Il est donc vrai que la société britannique a connu une augmentation importante du nombre d’immigrants ces dernières années. 

Taking Back Control

Dans ce contexte, les représentations des citoyens britanniques concernant les effets de cette migration sur leur société semblent avoir joué un rôle prépondérant. Comme le mettent en évidence Matthew Goodwin et Caitlin Milazzo, chercheurs aux universités du Kent et de Nottingham, les individus qui percevaient négativement les effets de l’immigration sur le Royaume-Uni et leur communauté locale ont eu tendance à voter en faveur du Brexit. Ainsi, les citoyens convaincus que l’immigration représente un fardeau pour l’Etat et sa sécurité sociale ainsi qu’une menace pour la culture britannique ou que l’immigration apporte un effet négatif pour l’économie ont soutenu majoritairement le camp du Leave. De plus, pour ces derniers, le retour d’un contrôle plus strict sur les flux migratoires du Royaume-Uni ne pouvait se faire qu’en dehors de l’Union Européenne. Comme le montrent encore Goodwin et Milazzo (2017), cette perception a également renforcé le vote du Leave, ses partisans étant persuadés que le Brexit allait diminuer l’entrée de migrants sur le territoire britannique. Il n’est donc pas si surprenant que, dans cet environnement de préoccupation généralisée vis-à-vis de l’immigration, les partis eurosceptiques aient concentré majoritairement leur campagne sur cette thématique, quitte à instrumentaliser les inquiétudes des citoyens britanniques. Ainsi, les messages électoraux anti-immigration ont eu une résonance émotionnelle particulièrement forte auprès de ces derniers.  Un autre fait mentionné par les chercheurs Lawton & Ackrill (2016) est que la plupart des partisans du camp du Leave vive dans des zones connaissant très peu d’immigration, avec quelques exceptions pour la ville de Boston. Il est donc d’autant plus évident pour les partis tels que le UKIP et les Conservateurs d’instrumentaliser les craintes vis-à-vis d’un groupe minoritaire d’individus, les soutiens au Brexit ayant généralement peu de contact avec des migrants. 

Immigration, source d’opportunités et de richesses économiques

Quittons maintenant le contexte politique nationale britannique et prenons un peu de recul en observant le paysage politique européen dans son ensemble. 
En 2018, un eurobaromètre abordant spécifiquement l’intégration des immigrants dans l’Union Européenne nous rapporte les perceptions des citoyens européens. Ainsi, une minorité de personnes (37%) pense qu’elle est bien informée sur la migration. Les répondants ont aussi tendance à surestimer le nombre de migrants non-européens au sein de leur pays. De plus, 57% des personnes interrogées disent qu’elles se sentiraient à l’aise pour avoir des relations sociales avec des immigrants, que ce soit des collègues ou des amis. Par contre, un peu plus de la moitié (54%) pensent que l’intégration des migrants est réussie. Les chiffres varient en fonction des États-Membres et, tout comme dans certaines régions du Royaume-Uni, ce sont les pays qui accueillent le moins de populations immigrées qui ont tendance à avoir une perception négative de leur impact sur la société. Plus récemment, l’eurobaromètre d’automne 2019 indique qu’un tiers des Européens (34%) considère l’immigration comme étant un des problèmes les plus importants pour l’UE. Ce pourcentage, certes au plus bas depuis l’automne 2014, classe cette thématique devant le réchauffement climatique (24%), la situation économique (18%) et le terrorisme (15%). Ainsi, plusieurs années après la crise migratoire de 2015-2016, la migration constitue  
encore un sujet de préoccupation d’actualité, le doute habitant encore un nombre important d’Européens.

Comment alors rassurer ces citoyens et mettre fin à l’instrumentalisation de leur inquiétude par les populistes de tout bord? Autrement dit, comment limiter la propagation de discours négatifs stigmatisant l’immigration et nourrissant un euroscepticisme important ?
La solution réside dans le développement d’un véritable discours politique positif et constructif qui, sans nier les défis que représentent les flux migratoires, considère que ces derniers peuvent être source de richesses et d’opportunités. En somme, un discours libéral.  

Ce discours doit d’abord reconnaître que toute personne a de plus en plus tendance à se délocaliser dans le but d’améliorer sa condition de vie. Dans cette optique, afin d’échapper à la pauvreté dans laquelle la personne vit, la recherche d’un travail dans un autre pays est la solution. 
Jérôme Vignon met ce fait en évidence dans son rapport de l’Institut Jacques Delors : « le monde dans son ensemble, tous continents confondus, est entré dans une phase d’accroissement de la mobilité. » De plus, les indications de l’OCDE abondent dans ce sens. Pour les années 2015 et 2016, la proportion d’immigrés de 15 ans et plus dans les pays de l’OCDE a atteint 120 millions alors qu’en 2000-2001, elle était de 78 millions. De plus, 54% des immigrés dans le monde résident dans la zone OCDE et cette proportion a augmenté au cours des 15 dernières années. Ces chiffres sont, en soi, une bonne nouvelle car cette augmentation des flux migratoires s’expliquent par l’accroissement des niveaux de vie dans les pays pauvres et dans les pays émergents. Ce sont surtout les jeunes actifs qui bougent grâce à l’augmentation de la richesse moyenne par habitant et à l’ouverture de leur pays au commerce international. 
Un autre élément à souligner est que les différentes économies d’Europe ont des besoins récurrents en mains d’oeuvre que les populations européennes autochtones ne sont pas en mesure de combler et ce depuis plusieurs années. Déjà durant la période 2000-2010, ces besoins ont été compensés à 70% par l’immigration. D’autant plus que le vieillissement démographique et la baisse de natalité contribuent à l’inversion de la pyramide des âges des sociétés européennes, réduisant ainsi le groupe de travailleurs actifs sur le marché du travail. C’est à partir de cet état de fait que les autorités politiques européennes devraient profiter de cette augmentation de la migration économique pour combler les besoins spécifiques de leurs marchés de l’emploi. D’ailleurs, comme le rappelle Jérôme Vignon, entre 2010 et 2020, selon les projections faites pour l’exercice Europe 2020, l’apport estimé à 9 millions d’immigrants actifs équilibrera tout juste la baisse de la population active européenne due au vieillissement. 
Il est donc plus que temps de renforcer des politiques migratoires du travail et ce, tant au niveau européen qu’au niveau national. 

Des solutions pour l’Union Européenne 

Une étude de l’OCDE et de la Commission Européenne souligne plusieurs points d’amélioration pour affiner les politiques migratoires européennes. Parmi ceux-ci, nous retrouvons, tout comme évoqué précédemment, l’orientation de politiques où les besoins sont grands et l’attractivité faible. Les compétences des migrants devraient être évaluées le plus vite possible afin de les orienter vers des emplois convenant à leur niveau d’éducation et où il y a des manques de main d’oeuvre.Pour mettre en place cet objectif, il est également nécessaire d’établir des canaux légaux de migration pour empêcher le recours à l’illégalité. Par exemple, une approche sectorielle pourrait être plus développée. Elle permettrait d’abord d’identifier des catégories de migrants économiques et des standards pour leur recrutement. Cette approche sectorielle pourrait ensuite établir des procédures législatives européennes permettant aux migrants économiques de s’établir dans un État-Membre depuis un autre afin d’y acquérir un emploi. 
Une autre solution consiste à rendre la Carte Bleue Européenne plus attractive et efficace. Cette carte est un permis de travail délivré aux résidents d’un pays non-membre de l’Union qui lui permet, suivant certaines conditions, de venir travailler plus facilement sur le territoire européen. L’objectif de ce permis est d’attirer des travailleurs hautement qualifiés. Malheureusement, peu de pays européens l’utilisent si ce n’est l’Allemagne et le Luxembourg. Pour rendre cette carte plus attrayante, le seuil salarial requis pourrait être diminué afin d’inclure les troisièmes et quatrièmes déciles de revenus et maintenir les critères d’emploi et d’éducation. Cette mesure permettrait de tripler le nombre de personnes potentiellement éligible. En effet, des entreprises européennes nécessitant de recruter hors UE faute de profils adéquats (on pense aux entreprises high-tech) se heurtent à une procédure longue et laborieuse qui freine voire enterre l’obtention du permis unique.

Des solutions pour la Belgique 

Marc De Vos, dans le livre « Un projet pour la Belgique », propose des pistes pour aider les immigrants non-européens (déjà résidents ou non en Belgique) à accéder au marché belge du travail. Pour l’auteur, le taux d’activités des immigrants est faible pour plusieurs raisons: un faible niveau de formation ainsi qu’un important retard linguistique, des exigences de diplôme pour beaucoup de fonctions, des facteurs socioculturels qui influencent les choix et les comportements, une vie dans des quartiers défavorisés caractérisée par un travail au noir important et une forte criminalité, des politiques de recrutement inadaptées et de la discrimination. D’où l’importance d’établir une stratégie politique qui intègre tous ces aspects.
Toujours d’après M. De Vos, une première étape consisterait à résoudre des problèmes qui se situent en dehors du marché de l’emploi. En effet, il manque des politiques d’immigration sélective visant à combler les besoins de notre marché du travail. Une intégration sociale insuffisante dans les centres urbains et des retards dans l’enseignement sont également des facteurs critiques qu’il faut solutionner. Concernant l’enseignement, une solution pour combler le gouffre entre profils spécifiques recherchés sur le marché du travail et le manque de formation de certains groupes de migrants économiques pourrait être une culture du recrutement différente. Elle devrait être plus axée sur les compétences et moins sur le diplôme. En parallèle, les autorités doivent plus travailler sur la reconnaissance des qualifications et des formations dans les pays d’origine, avant même l’arrivée du migrant.  Une autre mesure concrète avancée par l’auteur est de créer un guichet unique réunissant tous les services sociaux et d’intégration (intégration citoyenne, logement, office de l’emploi, CPAS, ONEM, mutuelle, etc.). L’avantage de cet interlocuteur unique permettrait aux personnes fraîchement arrivées dans le pays de faciliter la compréhension du fonctionnement administratif belge et de plus facilement s’insérer dans la société active. Pour terminer, l’auteur ajoute que le lieu de travail est également un enjeu en lui-même : il faut y développer des politiques de diversité qui sont sensibilisatrices et préventives afin d’éviter toute forme d’exclusion au sein de l’entreprise. 

En conclusion

Le monde entre dans une phase critique d’augmentation généralisée de la mobilité. Comme nous l’avons vu, les flux migratoires grandissent et s’intensifient. De plus en plus de personnes décident de quitter leur pays d’origine en quête d’un avenir meilleur.  
Parallèlement, le marché économique européen a, ces dernières années, apporté beaucoup de richesses aux citoyens de l’Union. Pour continuer à produire du surplus économique et répondre à ses besoins, ce marché demande maintenant aux Européens de s’ouvrir à des travailleurs provenant de différents endroits du monde. Au Royaume-Uni, ce sont les populistes qui ont répondu à ce challenge par le Brexit. Dans d’autres pays européens tels que la Hongrie et la Pologne, c’est la méfiance et le repli sur soi qui dominent. Le reste de l’Union Européenne ne peut donc pas se résoudre à cet « isolationnisme migratoire » contre-productif. L’alternative à ces discours populistes est le discours libéral qui se caractérise par une approche constructive du défi migratoire à venir et qui voit dans ce dernier une source d’opportunités et de richesses. Comme nous l’avons vu, des solutions politiques existent tant au niveau européen que national pour permettre aux nouveaux venus de s’insérer plus efficacement sur le marché de l’emploi et dans la société active. Aux différentes autorités politiques de s’en inspirer et de les implémenter dans leur pays respectif et ainsi rassurer les craintes de millions d’Européens.
Julien Liégeois 
Pour la bibliographie de cet article voir ici.

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