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Populisme et péril démocratique dans l’hémisphère sud

Le modèle de démocratie représentative est en crise. Le monde est en constante évolution et les différentes sociétés sont amenées à répondre à des problématiques urgentes telles que la crise climatique, la crise migratoire et surtout la gestion de l’après-crise économique mondiale de 2008. C’est une crise dont on sous-estime bien souvent les effets dévastateurs de ses externalités négatives. Des subprimes au mouvement des gilets jaunes en France, quelque chose semble totalement enrayé, grippé voir usé. Les liens sociaux se délitent et les modèles sociétaux du Nord et du Sud semblent de plus en plus divergents. Que sont devenues les promesses du début du siècle ; un travail pour tous, un logement pour tous et une retraite pour tous ? De la gauche comme de la droite, les institutions gouvernantes composées de ces dernières ont du mal à faire face à l’évolution sociétale, mais surtout à comprendre le désarroi d’une population de plus en plus exposée aux aléas de la vie. Des semaines de travail de 40 heures sur l’ensemble de votre carrière ne vous garantissent plus forcément l’accès à une retraite convenable par rapport au coût de la vie qui lui est sans cesse galopant. À l’instar des manifestants chiliens qui militent pour un plan de retraite décent en 2019 aux retraités belges qui militaient également pour des plans de retraites plus justes et la suppression du système de retraite à points. Dès lors, un constat est à établir au sein des démocraties libérales en passant par les régimes militaires jusqu’aux théocraties. L’électeur-citoyen est perdu face à tant d’échecs politiques et est sujet aux manipulations de toutes sortes. Le populisme devient le symptôme manifeste d’un système au bord de l’effondrement.

De l’origine du populisme aux effets présents 

À la genèse du mot « populisme », il faut d’abord se replonger dans le champ littéraire en 1912, renvoyant à un courant littéraire tiré du naturalisme visant à dépeindre de manière réaliste la vie des gens du peuple. Ce ne fut que plus tard que le terme « populisme » fut choisi pour traduire du russe narodnitchestvo et entrer dans le domaine politique afin de désigner une idéologie particulière. Les populistes (Narodniki), dont le fondateur Alexandre Herzen, étaient des intellectuels slavophiles favorables à un socialisme d’esprit russe, dont l’objectif consistait à réanimer une forme de communauté perdue sans passer par la lutte des classes. Il faudra attendre les années 1980 pour que l’usage du terme ne devienne « péjoratif ». Dès lors, il en  ressort à la figure du naturalisme « une image du peuple luttant contre ses élites », celles-ci confortées dans leurs privilèges, contrastent avec les difficultés vécues par peuple.

L’existence d’un populisme de « droite »  tout comme d’un populisme de « gauche », confirme les rapports de domination dans la société. En effet, qu’importe la dimension idéologique, le rapport élite/peuple, gouvernant/gouverné y sera toujours présent. Ce qui confirme l’inconsistance de la notion. Dès lors, l’on peut y voir une pluralité du concept politique qui, après tout, est le propre des concepts politiques que de voir leur sens varier au gré des contextes et des circonstances historiques. Cependant, il faut craindre le populisme non pas parce qu’il dépeint une image d’un peuple à la recherche d’une communauté perdue, mais par la reconnaissance de son parler, de ses manières et ses postures. Pour ce faire, il faut remonter à l’origine de la démocratie, soit la cité athénienne antique qui possède les prémices de l’action collective et libre, notamment par l’indépendance de ses citoyens via le bon fonctionnement de l’Ecclésia. En effet, la cité athénienne se base sur un modèle de démocratie directe où toutes les décisions sont prises à la majorité simple par les citoyens lors de l’assemblée citoyenne, soit l’Ecclésia. Au cours de cette assemblée, par le mot iségoria, tout citoyen avait droit à la parole avant le processus de vote d’une loi. Dès lors, ce type de régime repose sur l’usage public du langage, la démagogie ne peut naître que dans ce contexte. Étymologiquement la signification « démagogue » portait le sens de « meneur de peuples » et a pris au Ve siècle avant notre ère une connotation négative à la suite des nombreuses péripéties de la jeune démocratie. À cet effet, il est intéressant de noter la critique formulée par Platon  sur le régime républicain dans La République où la démagogie est indissociable de la démocratie et dans lequel le démagogue, séducteur du peuple, est associé au tyran. Par conséquent, la démocratie est un régime qui finit par basculer dans son contraire : la tyrannie du peuple.

En outre, Aristote note que là où les lois ne dominent pas, les démagogues apparaissent, et il tisse ainsi un parallèle entre les courtisans qui flattent les tyrans et les démagogues qui flattent le peuple. D’après lui, les démagogues sont les courtisans d’un peuple-roi. D’où un lien consubstantiel entre le démagogue et la démocratie : il s’agit là de séduire le peuple en dénonçant une partie de la population au moyen de promesses faciles à l’adresse des plus nécessiteux. Indifférent aux conséquences d’une telle attitude : la sédition, la rupture du lien social deviennent des risques réels pour la démocratie. De nos jours, l’usage du terme populisme a dépassé celui de démagogie en raison d’une couverture médiatique plus large de ce dernier. Le populisme englobe la démagogie puisqu’il prétend contradictoirement suivre et mener le peuple, il ne s’y confine pas. Car il incarne à la fois un style et l’expression d’un ensemble de valeurs dont il s’agit de repérer les liens de dérivation ou d’inversion par rapport à celles de la démocratie. Dès lors, nombre de responsables politiques n’ont eu de cesse de se présenter comme des hommes du peuple, ni génies ni héros, et fiers de leur inculture. Toutefois, il ne suffit pas de paraître comme un homme du peuple, car le leader populiste ne représente pas, mais incarne, prend le peuple au mot. Face au discours technocratique, il va parler haut, vrai. Tout comme la démocratie directe, dont le style direct participe au discrédit des élites. Le chef populiste est, d’après les termes de Max Weber, est charismatique, c’est-à-dire ni électif ni bureaucratique. De plus, le parler-vrai de ces leaders, qui usent volontiers de tours familiers et de tournures argotiques, ravale l’idiolecte des professionnels. Dès lors, le populisme fait mouvoir des ressorts inconscients : levée des refoulements, désublimation. Par l’usage du champ émotionnel, l’affect de sa simplification et son bipolarisme est terriblement efficace. Si la démocratie d’opinion est déjà une forme exsangue de démocratie, que dire de la démocratie d’affect ? Sinon, qu’elle est une méthode aux principes moralement difficilement défendables. 

De plus, il est important de noter que le populisme a une structure de quadrilatère. Il y croise l’opposition entre ceux d’en haut/ceux d’en bas avec l’opposition ceux d’ici/ceux d’en face. Sur le plan du contenu, plusieurs caractéristiques marquent le populisme actuel, qu’il soit de gauche ou de droite :

  a) la condamnation sans appel des élites ;

  b) la défense d’une identité nationale menacée ;

  c) le rejet des forces étrangères menaçant cette identité.

Ces caractéristiques sont d’autant plus importantes à notre époque de processus de simplifications généralisés et de complexités des rapports sociaux ; où les enjeux sont de plus en plus complexes et dont leur analyse nécessite un regard d’expert confirmé. Le populisme offre ce précieux avantage de traiter le monde compliqué avec des idées simples. Il croit encore à l’opposition univoque du vrai et du faux. Il s’imagine que le monde politique se divise en deux camps : ceux qui mentent et ceux qui disent la vérité. En ce sens, nous pouvons retenir la formule de Christian Godin : « Est populiste celui qui fait croire au peuple que tout ce qui lui est inaccessible lui a été interdit ». Dès lors, le populisme balance entre la recherche du bouc émissaire et le déni comme étant les seules variables explicatives possibles aux problèmes sociétaux. 

Des affaires aux populismes en dehors de l’Occident

Dégoûté par la corruption des élites, le populisme témoigne d’une exigence morale qu’il serait désastreux de sous-estimer. En effet, depuis le début des années 1980, la majorité des citoyens se méfie des responsables politiques. C’est pourquoi, d’après Dominique Marchetti, « la place prise par “les affaires” à partir des années 80 peut être [...] rapportée à cette nécessité croissante pour les hommes politiques de se démarquer en utilisant la “moralité” comme arme politique, pour qualifier ou disqualifier ». Toutefois cette carte de la moralité tend à favoriser ce même populisme que les partis traditionnels peinent difficilement à combattre. Dès lors, le populisme est l’expression dérivée de ce culte de la différence qui caractérise les démocraties de masses contemporaines. « Je ne suis pas comme les autres », dit le leader populiste. « Les autres ne sont pas comme vous », ajoute-t-il. Ce contraste est si difficilement défendable pour les partis traditionnelle, tant leur dépolitisation est de plus en plus importante à mesure de l’alignement néolibéral que suscite, en particulier, l’homogénéisation d’un personnel politique issu des rangs des « écoles du pouvoir ». L’éclatement, en mars 2014, de l’affaire PETROBAS au Brésil verra la destitution de la présidente brésilienne Dilma Rousseff et la détention de son prédécesseur Lula, condamné pour corruption passive. La Cour Suprême autorise l’ouverture le 12 avril 2017 d’enquêtes contre des dizaines de politiques de premier plan, dont neuf ministres du gouvernement du président Michel Temer, successeur de Dilma Rousseff. L’étendue de l’affaire force bien malheureusement l’idée de l’accumulation d’un capital social qui permet de passer du public au privé et vice versa. Ainsi les diverses fractions des classes dominantes soutiennent les partis par une présélection innocente, même si la loi l’interdit expressément, tels que le financement, la construction et le cadeau d’un appartement au président Lula par la société de BTP Odebrecht. De cette affaire est née une vague contestataire qui a conduit à un populisme de frustration et insurrectionnel où la satisfaction des besoins élémentaires du peuple face à une élite déconnectée a pris naissance au travers de plusieurs manifestations, mais plus directement par l’élection du président Jair Bolsonaro. Favorisé par l’absence de responsabilités, ce qui l’a avantagé dans la course à la présidentielle, l’érigeant en « champion de la lutte contre la corruption », pointant les échecs de la classe politique traditionnelle tout en affichant des mains blanches. Du sentiment d’abondon, une fenêtre aux solutions simplistes s’est ouverte, qui en reprenant la formule du philosophe Alain de Benoist : « le populisme moderne est né d’une absence d’alternative ». Il laisserait y voir la mesure du « fossé séparant le peuple de la classe politique ». 

De par le jeu de la corruption et des problèmes galopants d’insécurité, le populisme en hémisphère sud s’y construit un nid favorable. En effet, différent du moteur du populisme du Nord, qui est la peur du déclassement, et comme dit précédemment, c’est avant tout la frustration d’une classe moyenne émergente qui trouvent que cela ne va pas assez vite. Que les réformes promises sont inefficaces et que l’insécurité n’a pas régréssé comme attendu. Cela pousse les électeurs vers des solutions simplistes. À l’image de l’élection du Président Philippin Rodrigo Duterte, dont les déclarations ont été des plus provocatrices les unes que les autres sans aucun respect des Droits de l’Homme. L’on peut noter : « Oubliez les Droits de l’Homme, si je deviens président, ça va saigner ».  Une déclaration en surenchère prononcée lors de la promotion de sa politique sécuritaire relative au trafic de drogue. Ce dernier prône une politique d’exécution extra judiciaire pour tous les consommateurs et vendeurs de substances considérées comme interdites. En outre, cela contraste directement avec la vision d’un populisme du Nord où le sacre de la légalisation du discours omet la prise en compte des extrêmes pour séduire le plus grand nombre dès lors qu’aucune sortie, au-delà du cadre légal,  ne peut être tolérée afin de garder la popularité du leader en proue, ou garantir le plébiscite du parti politique.  

En conclusion, au-delà du discours et des différences culturelles selon les régions, des problématiques communes émergent entre le Nord et le Sud, notamment en matière de sécurité, d’immigration, de paupérisation des classes moyennes, de la peur du déracinement et de la mondialisation. À certain égard, l’on peut-parler d’une vague planétaire de repli identitaire qui se caractérise principalement par le refus de l’autre et la frustration généralisée par l’incompréhension des classes dominantes de la société. À l’image de l’essence même du terme, soit l’idéalisme du retour d’une communauté perdue, si le populisme a su précéder historiquement la démocratie, il a également su lui succéder ou l’accompagner. Il pourrait tout aussi bien en signaler la fin. Sous sa forme actuelle, l’idée d’un modèle dépassant les clivages gauche-droite sans jamais apporter de solution viable aux problèmes sociétales pourrait bien souligner la fin de la démocratie qui elle-même n’est plus qu’une formule dépassée d’une société  où le néolibéralisme est mondialisé. Certains y voient l’avènement d’un modèle « post-démocratique » qui fait la part belle à un monde de production et de consommation sécurisé. Cependant, en raison de l’absence de moyen pratique, il faudrait plus y voir l’accession à un imaginaire délirant subsistant dans le subconscient de l’électeur en empêchant toutes formes de projections. De la corruption des élites au non-respect des normes et lois, de la trahison des élites et de l’irrespect pour la chose publique, l’électeur se voit contraint d’imaginer une utopie dont la réalité dévastatrice gangrène l’idéal démocratique. En ce sens, il serait sage de relire Georges Orwell et son concept de « Common decency » où l’on redonnerait force à la critique éthique du monde politique dont l’idée en définitive sera la (re)prise en considération de la chose publique pour la préservation de l’idéal démocratique.

Eugène Ekoué-Kouvahey

Pour la bibliographie de cet article voir ici.

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