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LA DÉMOCRATIE LIBÉRALE À L’ÉPREUVE DU POPULISME

Du triomphalisme libéral qui prévalait voici trente ans, nous faisons désormais l’expérience incertaine de l’essoufflement généralisé de la  démocratie libérale. Face à elle, la montée du populisme agit comme la plus grande des menaces et met en lumière les pires difficultés de notre démocratie à se renouveler et à formuler une alternative aux solutions simplistes des populistes. Si cet article se veut académique par la démarche poursuivie, sa conclusion mettra en exergue plusieurs pistes concrètes à suivre pour stopper l’hémorragie de la démocratie libérale.

C’est au XIXe siècle que nous devons remonter pour trouver la trace originelle des premiers populismes :

  • 1° En Russie, le mouvement des Narodniki, porté par l’intelligentsia, voyait dans le monde paysan l’illustration de la Russie idéale ;
  • 2° Aux Etats-Unis, le People’s Party s’est créé à la suite des revendications exprimées par des petits fermiers du sud du pays ;
  • 3° En France, le boulangisme s’est, contrairement aux deux précédents, affirmé suivant une logique plus urbaine qu’agrarienne, et ce, en mêlant petite bourgeoisie et monde ouvrier.

À cette époque, le populisme jouissait d’une connotation positive à l’opposé de celle qu’on lui prête régulièrement aujourd’hui. Utilisé sans aucune autre commune mesure dans la sphère politico-médiatique, le populisme fait partie de ces mots auquel l’on rattache tout et à peu près n’importe quoi, à tel point que sa substance parait non identifiable. Sur le plan politique, les décideurs ont développé une fâcheuse tendance à utiliser ce terme pour disqualifier, discréditer l’adversaire ou toute idée qui irait à l’encontre de la pensée générale établie. Il s’apparente presque à une « arme de neutralisation » pour ses usagers. Pour souligner la banalisation de l’usage du terme populisme et l’inextricabilité qui en résulte, Pierre-André Tagguieff n’hésita d’ailleurs pas à le caractériser de « mot-valise » ; un mot qui recouvre des réalités et pratiques politiques si multiples qu’il est raisonnablement impossible de lui rattacher une définition claire, concise et unique – cet article n’en aura d’ailleurs ni la prétention ni l’objectif. À cela, il faut ajouter la quantité considérable d’ouvrages, études et travaux qui se sont risqués à la tâche, dans des disciplines aussi variées que la science politique, la sociologie, l’histoire ou la psychologie. Le populisme est cet « objet équivoque par excellence » qui souffre d’une « indétermination conceptuelle » et « dont le suremploi polysémique permet toutes les combinaisons possibles ».  

Ces écueils précisés, tentons d’en clarifier subrepticement la nature. D’une part, certains estiment que le populisme est une idéologie, fut-elle « mince » et ne reposant pas sur un corpus doctrinal clairement défini. C’est le postulat défendu par Cas Mudde et Cristobal R. Kaltwasser qui l’assimilent à une thin-centered ideology (ou idéologie peu substantielle). De par sa construction et son agencement, elle n’est pas en mesure d’adresser l’ensemble des enjeux sociopolitiques qui composent l’agenda politique. Mais dans cette logique, le populisme en tant qu’idéologie « peut [par conséquent] se combiner à n’importe quelle idéologie d’accueil ». Pierre Rosanvallon va lui un cran plus loin. Pour le sociologue français, le populisme doit être reconnu comme « l’idéologie ascendante du XXIe siècle »,  ni plus ni moins. D’autre part, il y a les tenants d’une autre vision – beaucoup plus répandue – pour qui le populisme ne représente en rien une idéologie, au contraire du libéralisme, socialisme, marxisme, etc., dont le seul point commun avec le populisme tient au suffixe –isme. Ceux-là élèvent le populisme au rang de « flexible mode of persuasion », à une « rhétorique », et surtout à un « style » à part entière qui, pour Benjamin Biard et Régis Dandoy, peut alors compléter un courant idéologique, qu’il soit de droite ou de gauche. Ceci nous permet d’embrayer sur le propos central de l’article, à savoir le lien entre démocratie et populisme, et plus particulièrement la propension qu’à le second nommé à mettre la démocratie libérale sous l’éteignoir. 

De l’ambiguïté entre  « démocratie » et « populisme » 

La question du lien entre la démocratie et le populisme est l’objet de nombreux débats académiques et n’est, pour l’heure, toujours pas tranchée. Pour Pierre Rosanvallon, les populismes affirment pouvoir régénérer la démocratie en la simplifiant,  mieux ils prétendent être la seule et unique alternative au modèle actuel. Pour y arriver, ils souhaitent faire table rase des principes qui fondent notre démocratie et prônent de ce fait un retour aux sources, notamment au peuple souverain. Toujours selon l’auteur, il ne faut pas rejeter le populisme en tant que tel, mais plutôt tenter de l’appréhender dans la mesure où « la question du populisme est […] interne à celle de la démocratie ». Le populisme apparait donc comme un symptôme inévitable des balbutiements de notre modèle de démocratie. D’autres, à la manière de Cas Mudde et Cristobal R. Kaltwasser, qualifient la relation entre populisme et démocratie de « friend and foe ». Ceux-ci ajoutent que le degré duquel l’on qualifie le populisme de menace dépend de son contexte d’émergence. Mais fondamentalement, ils affirment que « le populisme n’est pas l’ennemi de la démocratie ». Yves Mény corrobore cette idée et pense les populismes comme n’étant pas « antidémocratiques stricto sensu », en ce sens où ils prétendent défendre la « vraie démocratie » et qu’ils érigent en parangon le peuple qu’ils considèrent comme la victime directe des agissements du système politique en place. Dans ces conditions, la description suivante permet d’établir un juste milieu pour ce qui concerne la relation que l’on qualifiera d’ambiguë entre populisme et démocratie : le « populisme se présente à la fois comme une critique de la démocratie, comme un rejet de la démocratie (sous sa forme représentative) et comme une exigence de démocratie. »  

Se pourrait-il finalement que le populisme n’agisse, en réalité, que comme une dénonciation des principes sur lesquels se fonde la démocratie libérale ? Le populisme, en grand défenseur qu’il affirme être du peuple pur (en opposition à l’élite corrompue), est en désaccord avec la notion de pluralisme et donc avec les droits des minorités. Cette remise en cause des principes et fondements de nos démocraties libérales, Marc Lazar et Ivo Diamanti la nomment « peuplecratie » ; un concept qui traduit la volonté du populisme de rendre le peuple souverain et de le débarrasser définitivement des liens qui le lient aux règles de droit. D’un côté, l’attachement du populisme à porter le demos au pouvoir fait dire à Yascha Mounk que « les populistes sont de profonds démocrates » - en tout cas de ce point de vue ; de l’autre côté, leur dénonciation des institutions indépendantes et leur opposition aux libertés individuelles sont un profond indicateur qu’ils « sont tout aussi profondément antilibéraux ». Le conflit entre démocratie et libéralisme politique est plus que jamais prégnant. En réaction à ceci, deux phénomènes prendraient forme : la démocratie antilibérale et le libéralisme antidémocratique. Le premier nommé - la démocratie antilibérale - refuse l’indépendance des institutions et garde-fous qui garantissent la protection des libertés individuelles et les droits des minorités tout en se targuant d’écouter le peuple souverain. C’est le cas de la Hongrie et la Pologne, où les gouvernements en place n’ont eu aucun mal à restreindre la liberté de la presse, à remettre en cause la séparation des pouvoirs ou encore à toucher aux droits LGBT. De manière totalement décomplexée. Le second nommé, le libéralisme antidémocratique, garantit le respect des libertés et droits fondamentaux, mais subordonne la volonté populaire aux technocrates et institutions indépendantes (pour éviter la tyrannie de la majorité). Dans ce cas-ci, le citoyen apparait comme étant dépossédé de son influence sur les décisions politiques et sur le processus législatif. Cet état de fait est plus que jamais renforcé par l’impression que l’Etat-nation - par la voix de ses organes exécutif et législatif - a de moins en moins à dire pour ce qui concerne les politiques nationales à mettre en œuvre, et ce, vu l’importance prise par les agences indépendantes, les traités de libre-échange, les banques centrales, les organisations supranationales, etc. Les liens entre démocratie et populisme ayant été précisés (et a fortiori, les tensions entre libéralisme et démocratie), la partie qui suit aura pour objectif de pointer les raisons du déclin de la démocratie libérale.  

Du délitement de la démocratie libérale  

La démocratie libérale est-elle vouée à disparaitre ? Est-on à l’aube d’une ère populiste ? En toute honnêteté, jusqu’à récemment, ce questionnement aurait eu peu de sens tant la démocratie libérale semblait être une évidence. Cet optimisme ou « euphorie démocratique » ne peut être mieux traduit que par l’inébranlable conviction avec laquelle Francis Fukuyama, auteur du mondialement connu « La Fin de l’Histoire », défendait la démocratie libérale. En effet, ne voyait-il pas en elle « le point final de l’évolution idéologique de l’humanité » ? Même si l’honnêteté intellectuelle oblige à resituer le contexte. Le monde sortait à peine des griefs de la guerre froide mettant aux prises deux camps aux idéaux opposés ; avec pour issue l’effondrement du régime communiste et le triomphe du camp libéral. Une chose acquise, pensait-on. À l’époque, la démocratie libérale ne suscitait évidemment pas le même degré de rejet et de méfiance de la part du citoyen que le climat ambiant de ces dernières années. Tout comme, par exemple, rien ne laissait présager que des pays à forte tradition démocratique, comme la France (accession de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, Mouvement des Gilets jaunes) ou les États-Unis (élection de Donald Trump), seraient malmenés. Sans doute était-ce une erreur de penser les principes de la démocratie libérale comme étant immuables… Mais comment nos sociétés en sont-elles arrivées là ? Le récent ouvrage de Yascha Mounk, « Le peuple contre la démocratie », constitue un premier élément de réponse. Celui-ci évoque « l’érosion de [trois] conditions » comme explication à l’instabilité que connait notre démocratie.  

La première cause est d’ordre digital. L’importance prise par les technologies numériques, et plus exactement des réseaux sociaux, a redistribué les cartes. Il fut un temps où les groupes médiatiques et les gouvernements étaient les seuls maitres à bord dans la diffusion de l’information, pour le meilleur et pour le pire. Dans un État démocratique, cela signifiait l’impossibilité pour quiconque de publier et partager à la vue de tous des messages racistes, haineux ou des fake news. Dans un État autoritaire, cela pouvait prendre une forme de censure évidemment indésirable. L’auteur continue en pointant un paradoxe avec l’émergence des réseaux sociaux. En donnant la parole au plus grand nombre, ils ont conféré un pouvoir certain à des millions de citoyens – et donc aux partis/mouvements politiques ; d’aucuns parleront de pouvoir démocratique et de parole libérée. Pourtant, il y a un revers de la médaille. Les tenants du discours populiste, désormais débarrassés de la parole cadenassée, sont libres d’utiliser les nouvelles technologies pour propager tous propos qui serviraient leurs intérêts électoraux, fussent-ils des propos mensongers, ostracisant ou extrêmes.   

La deuxième cause est d’ordre économique. Partant du constat d’une baisse du niveau de vie expérimentée par nos sociétés due aux inégalités grandissantes et à l’amoindrissement de la croissance économique, Yascha Mounk est d’avis que les pays ne sont désormais plus en mesure de « donner à leurs citoyens l’impression de vivre un moment privilégié » - comme l’a été, par exemple, l’épisode des Trente Glorieuses. Sans tomber dans le catastrophisme, l’auteur pointe les craintes, angoisses et frustrations qui peuvent naitre de la douloureuse et incertaine période de cette « stagnation économique ».

La troisième et dernière cause est d’ordre identitaire. Dans la période de l’après-guerre, la consolidation des démocraties libérales alla de pair avec l’homogénéité ethnique qui caractérisait alors la plupart des États européens. Les phénomènes migratoires de ces dernières décennies ont changé la donne et bouleversé le rapport qu’entretenaient les citoyens avec leur conception mono-ethnique de la société. Ceux-ci doivent désormais « apprendre à vivre dans une démocratie bien plus égalitaire et diversifiée » qu’elle ne l’était auparavant. Nous avons donc là trois explications à l’instabilité que connait notre démocratie libérale ; il est temps de conclure cet article en partageant quelques pistes pour repenser la démocratie de demain.  

Des pistes pour inverser la tendance

Comme dit précédemment, au lendemain de la Guerre froide, qui aurait pu prédire que, près de trois décennies plus tard, l’essoufflement de la démocratie libérale serait tel que nous n’oserions pas parier sur sa viabilité ? Face aux populismes, profonds révélateurs des dysfonctionnements de la démocratie, l’obligation nous revient de penser l’alternative. En d’autres termes, il s’agit d’organiser la riposte pour nous permettre d’espérer des lendemains qui chantent… mais comment ? Nous pourrions aborder les enjeux fondamentaux qui se posent pour la démocratie libérale, à savoir notre modèle économique à bout de souffle, l’inexorable crise d’identité ou l’incapacité d’une réponse coordonnée et efficace pour répondre au défi migratoire, mais dans un souci évident de ne pas s’éparpiller, nous avons limité l’intérêt de cette partie à un certain nombre de pistes.  

Premièrement, s’attaquer aux populismes ne signifie pas qu’il faille les considérer comme « malfaisants » ou « stupides » ; ça ne ferait que renforcer leur position du seul contre l’establishment. Dans la même veine, l’on fait fausse route en adoptant une seule et unique posture dénonciatrice à leur égard. Procéder de la sorte ne participe en rien au développement d’une alternative politique aux contours plus attractifs à celle que l’on dénonce ; une offre qui ne se contente pas de reprendre à son compte les propositions simplistes ou extrêmes des populistes, mais qui va au bout des choses en se montrant audacieuse et désireuse d’apporter des solutions aux problèmes des électeurs. Aussi, afin de dépasser la posture de dénonciation évoquée plus haut, il convient de privilégier la confrontation d’idées, et donc ne pas leur refuser le débat sous le simple fait qu’ils seraient qualifiés de populistes. Géraldine Schwarz, essayiste, en a fait l’expérience l’an dernier et exprime très justement cette idée. Pour elle, refuser de les confronter, c’est « nourri[r] leur mythe fondateur : celui des victimes d’un establishment qui dicte ses règles ». Si nous avons mentionné les éléments ci-dessus, c’est qu’ils semblent représenter la posture régulièrement adoptée dans le chef des opposants au populisme.  

Deuxièmement, la crise de la démocratie que nous vivons implique, comme le précise Pierre Rosanvallon, d’adopter une vision élargie de la représentation, d’en démultiplier les procédés et les modes d’expression de la souveraineté – ce qui s’oppose, à juste titre, au projet simplificateur des populistes envers la démocratie. L’auteur préconise par conséquent d’agir sur plusieurs niveaux. D’abord, il faut s’appliquer à renforcer les interactions entre les élus et le peuple « en mettant en place des dispositifs permanents de consultation, d’information, de reddition de comptes entre eux ». Et ceci parce que le simple fait de tenir des élections ne suffit plus. Le recours à la démocratie directe doit par exemple être envisagé comme une pratique beaucoup plus habituelle et naturelle qu’elle ne l’est aujourd’hui. C’est en l’intégrant pleinement dans les pratiques que son usage fera sens auprès du citoyen et qu’il parviendra à le rapprocher de l’élu. Ensuite, il faut s’atteler à la construction d’une « représentation narrative »,  c’est-à-dire, à la considération, en tant que représentant du peuple, de toutes les réalités sociales vécues par les citoyens. Il s’agit de donner corps à la voix des invisibles, à ceux qui se sentent abandonnés, inaudibles, perdus dans la masse. De plus, à l’heure d’une méfiance quasi généralisée et légitime entre citoyens et monde politique (scandales, faits de corruption, sentiment d’impunité des élus, impression de déconnexion…), l’auteur propose d’instaurer une « démocratie d’exercice » où le pouvoir est vu comme une relation. Cette démarche vise alors à démocratiser le pouvoir exécutif, même si les principes susmentionnés s’appliquent tout autant aux institutions indépendantes et à la fonction publique. 

Pour y parvenir, il faut établir une relation gouvernants-gouvernés reposant sur trois critères :  

  •   la « lisibilité » (ou la transparence vue de manière plus large) ;
  •   la responsabilité (l’élu doit pouvoir être évalué sur ce qu’il a fait - et pas seulement au moment des élections) ;
  •   et la « réactivité » (l’auteur lui préfère le terme anglais responsiveness).

Troisièmement, pointons un des remèdes mis en avant par Yascha Mounk, celui de l’éducation civique, agissant tel un « rempart essentiel contre les tentations autoritaires ». Dans les faits, elle doit se traduire un enseignement des principes qui fondent la démocratie libérale. Ceci étant, l’éducation civique ne signifie pas qu’il faille porter des œillères et défendre une vision unilatérale de ce que serait la démocratie libérale. Car il est un fait incontesté,  si les populistes ont le vent en poupe, c’est qu’il y a forcément une demande, qui elle-même fait suite à un mécontentement. En ce sens, faire son examen de conscience en adoptant une posture critique est indispensable. Ceci passe par la reconnaissance des dysfonctionnements de la démocratie libérale, sans pour autant faire fi de ses réussites. Surtout, l’enseignement de cette vertu politique aux citoyens de demain devrait s’attacher à déconstruire ce que certains voudraient voir à la place de la démocratie libérale. Il n’y a en effet pas de raison que les fascismes et les communismes d’aujourd’hui soient plus fréquentables qu’ils ne l’étaient hier.

Antoine Dutry

Pour la bibliographie de cet article voir ici.

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